Note de lecture sur Un bruit de terre par Antoine Bertot à lire sur Poezibao

Un bruit de terre est un recueil de deuil resserré dont chaque page est constituée de quelques vers denses. Le titre, tout en monosyllabes, lourd de ses consonnes, laisse entendre l’encombrement de la langue en même temps qu’il suggère une réduction de la perception et du sens : la mort maintient en-deçà de l’articulé, dans ce « bruit », conséquence à la fois concrète des gestes de l’enterrement et plus intime de l’obscurcissement provoqué par la peine (« La terre a embourbé ma tête »). L’écriture travaille avec ce peu qu’il reste possible de dire et de faire et ne peut d’ailleurs pas s’en détourner : la perte retient et épuise les mots et le corps. S’impose alors une impuissance qui empêche toute avancée, interrompt tout élan et force à l’immobilité (« Je ne marche plus / À terre »), au mutisme (« Les mots déchaussés »). En cela, la mort suspend le cours du temps aussi pour les vivants : « Des heures qui ne passent pas ».

Le recueil progresse pourtant, petit à petit, par reprise des mêmes images, des mêmes mots. Ainsi du verbe couper qui exprime d’abord la séparation entre le corps maintenant sous terre et le souvenir qui en est gardé (« Ton corps s’est partagé / Coupé / Sans art »), puis l’interruption brutale de la vie (« L’air s’est coupé de toi / Coupé / De l’endroit où tu étais »), enfin la blessure (« La plante de mes pieds // Coupée »). En somme, diverses nuances de la douleur se figurent en un mot. Il en va un peu différemment du creux, autre image essentielle du recueil. Ce creux désigne autant l’espace de la tombe et la disparition du corps (« Le corps de la terre où ton corps s’est creusé »), le vide laissé par l’absente et le manque alors ressenti (« Je t’ai serrée si fort dans ma tête qu’elle s’est creusée »), qu’un lieu d’accueil tout intérieur (« Ta saveur // Un creux dans ma tête »). Ce qui n’était que vacance devient, au fur et à mesure de la lecture, le lieu à la fois de l’effacement et de la conservation de la mémoire de la défunte. Pour reprendre une formulation d’Antoine Emaz, des « chemins de langue » se tracent moins par extension que par approfondissement car la rumination du deuil (« Jamais je n’aurai mangé autant de terre »), paradoxalement, est renouvellement : « Sous le visage / Pousse la terre dans la terre ». C’est une germination singulière, celle d’un sol fertilisé par le précédent : une filiation.

En ce sens, la personne disparue prend corps dans celui de la poète et la vie de l’une poursuit la vie de l’autre : « Tu reposes en moi / Ton âge dans le mien ». Sans oubli de la perte ni dépassement illusoire du deuil, une légère consolation s’esquisse : « La terre ne se tait plus ». Cette « terre » du deuil n’étouffe plus la langue, mais, dans un presque rien, retrouve la parole.

Antoine Bertot

Myriam Eck, Un bruit de terre, avec des gravures de Marie-Christine Béguet, Éditions Érès, collection Po&psy, 2021, 70 p., 15

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2021/07/note-de-lecture-myriam-eck-un-bruit-de-terre-par-antoine-bertot.html

Note de lecture sur Un bruit de Terre par Claude Vercey dans la revue Décharge

Un grand merci à Claude Vercey pour sa lecture sensible de Un bruit de terre lisible sur le site de la revue Décharge :

« À quoi reconnait-on un poème, a-t-on envie de s’interroger, en référence à ce qui nous est donné à lire : quelques lignes, une seule parfois (celle qui me sert de titre, par exemple) jusqu’à trois ou quatre, et même cinq :

Je ne sais plus qui j’attends

Les cheveux dans la tête
La tête dans les eaux longues du rêve
Mes bras de souvenirs

Sans hâte

lignes posées sur la page et affrontant tout le blanc, le définit-il ? Ou considérera-t-on Un bruit de terre comme un poème unique aux quelque cinquante fragments ?

Ce qu’on retient, c’est la lenteur qu’une telle mise en page impose à la lecture, et la mise en valeur des mots, – mots du corps essentiellement, qui rappellent la proximité intellectuelle et sensible entre la poésie de Myriam Eck et celle de Bernard Noël, comme elle-même l’indiquait dans Décharge 180 [2], les mots-clés du présent ouvrage étant tête et terre, dont la quasi-homophonie joue grandement dans l’écriture.

Le lecteur du livre précédent : Calanques, (l’I.D n° 757 en a rendu compte) en retrouvera la démarche et les caractéristiques, s’attachant cette fois-ci à exprimer la douleur de la perte d’une personne aimée, d’où certainement l’importance du mot terre se mêlant au lexique familier du corps que Myriam Eck manie, ressasse, dans une langue à la limite du silence, musicale et répétitive : ce n’est plus de l’émotion que naissent les mots, mais c’est de ces mots, les plus simples, monosyllabiques de préférence, que nait l’émotion, qui conduit à une poésie épurée, saisissante, obsessionnelle.

J’ai creusé la terre de la tête

Creusé de la tête
Au-delà de ma tête
Sans bras

*

J’ai enfoncé ma tête dans la terre

La terre sentait si fort ta peau

*

J’ai enfoncé ma tête dans son creux

Le creux sentait si fort
L’odeur
Une terre après l’orage »

Mon livre Un bruit de terre chez Po&psy

Très heureuse de voir ce poème que j’ai écrit pour le deuil de ma grand-mère prendre corps dans la collection Princeps des Editions Po&psy.
Ce tombeau poétique.

Comme si ce poème, sur le deuil de ma grand-mère, avait attendu un autre deuil pour sortir…

A ma grand-mère.

A Bernard Noël…

Un grand merci à Danièle Faugeras et Pascale Janot pour avoir accueilli Un bruit de terre dans leur très belle édition, avec les sensibles interventions de la graveuse Marie-Christine Béguet.

A ce qui garde les morts que l’on aime vivants en nous : « Le corps de la terre où ton corps s’est creusé »

https://www.editions-eres.com/ouvrage/4751/un-bruit-de-terre

Parution de mon poème sur la peinture de Serge Saunière dans sa monographie Fragments d’Arcadie

« 

Un extrait de mon poème :

« Le regard se creuse au noir

Il traverse ce qu’il rend invisible

Il creuse un autre noir

De quoi appuyer le regard dessus »

Très heureuse de voir éditée la superbe monographie du peintre Serge Saunière  « Fragments d’Arcadie », qui réunit des œuvres, encres et acryliques des 30 dernières années, accompagnées des textes de quelques ami(e)s et auteur(e)s : Kenneth White, Charles Juliet, Daniel Lacomme, Yves Bergeret, Daniel Viguier, Alain Blanc, François Teyssandier, Myriam Eck, Franck Castagné, Jean-Paul Gavard-Perret, et en quatrième de couverture les lignes de Michèle Destarac, avec 244 reproductions en quadrichromie, au format de 24,5 x 29,5 cm, édition de librairie, 296 pages, 2021, 49 €

https://serge-sauniere.com/actualites/

sauniere.serge@gmail.com

Hommage à Bernard Noël

Merci à Claude Vercey d’avoir publié mon témoignage sur le site de la revue Décharge en hommage au poète Bernard Noël qui vient de nous quitter :

« A tous ceux qui l’ont perdu comme moi

Quand, en 2005, à Cerisy, j’ai fait lire mes poèmes à Bernard Noël qui m’a répondu : « vous êtes où ? je ne vous trouve pas dans vos poèmes », alors que j’écrivais des poèmes depuis l’école primaire, je me suis sentie démunie. Puis je me suis mise au travail, laborieusement. J’ai coupé mes poèmes, j’en ai retiré des mots, et j’ai cherché cherché cherché : « qu’est-ce qui fait poésie ? ». J’ai envoyé, pendant des années, des tentatives à Bernard Noël qui, avec bienveillance, m’a toujours répondu. Jusqu’à ce qu’un jour, fin 2008, il me réponde, « j’ai été aussitôt frappé par quelque chose de très neuf, très nouveau dans votre langue : le sentiment que cette fois vous aviez trouvé le ton, le tranchant… ». Ce n’était pas acquis, je n’avais pas encore développé en moi le « radar ». Ça a pris encore des années, à lui envoyer mes poèmes, pour savoir si « poème ou pas ». En février 2010 il me répond « aucun doute, chère Myriam, vous êtes entrée dans LE poème… ». Ça a marqué pour moi le début de mon propre jugement (je n’ai ensuite envoyé mes poèmes à Bernard Noël qu’une fois aboutis, il est resté mon premier lecteur jusqu’à sa mort). »

Merci à Françoise Oriot pour sa note de lecture sur Calanques, lisible sur le site Podio

Sur le chemin les mains

Pensent

Les mains pensent la mer

Avant de la toucher

Calanques : au-delà des premières images – soleil, mer, roche – suivre Myriam Eck et se laisser entraîner par ses mots brefs qui sont des passerelles directes vers le profond de nos sensations.

Chacun de mes pas a reculé

Le temps

L’invisible

Pied

Le sol, la lumière, le vent ; le pied, le regard, la main : tout y est, en vers denses, même La chute inscrite dans les pas, ce moment / Où le sol deviendra vent.

Tout y est, et pour chacun des lecteurs – aussi différents soient-ils – car l’art poétique de Myriam Eck autorise toutes nos interprétations. Si chaque mot a son propre poids, sa proximité avec d’autres, dans ces vers serrés comme l’essence des choses, lui donne un nouvel éclat qui crée un rapport neuf, et pourtant évident, au réel :

L’eau déplace les chemins

Les pas défont les chemins

Le pied suit

Ce que la tête a serré jusqu’à prendre sa forme

Bernard Noël l’explique mieux que quiconque : « Alors, qu’est-ce qu’on voit quand on voit ? Je pense qu’on voit surtout des mots et que ces mots on les prend pour des choses. Cela a un côté désespérant mais aussi un côté exaltant parce qu’on se dit : tiens, le dehors n’est pas si différent du dedans… Donc, tout à coup, une espèce de mise au monde se fait, qui élargit celle de l’intimité[…] » Du jour au lendemain, Bernard Noël – Entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier éditions.

De même que Pétrarque écrit son « Ascension du mont Ventoux » comme une quête spirituelle, nous pouvons déchiffrer, dans ces « Calanques », une marche dans la vie avec ses hésitations :

Sans chemin

Le regard attend

Sur la terre ouverte

Ou son courage:

Se relever à l’intérieur de sa trace

Mettre la terre debout

Le geste dedans

Une marche… notre marche, notre vie, débarrassée du superflu, épurée jusqu’au vif.

Myriam Eck, Calanques, éd. Centrifuges

Lisible en ligne sur le site Podio.

Merci à Françoise Oriot pour sa note de lecture sur Sonder le vide, lisible sur le site Podio

Il est des objets qui n’existent que pour le vide qu’ils délimitent : un vase, un cénotaphe. Dans la poésie contemporaine, le vide – qu’on nomme « blancs » – mesure la cadence. Il rythme la lecture en l’absence, le plus souvent, de toute ponctuation. Mais le vide est aussi cet espace mystérieux, intérieur, mental, qui captive comme un trou noir dans lequel on craindrait de tomber.

Vois comment la pensée fait du vide la peur

Dans le trouble où vivre est se vider

Comment le vide se remplit de ton trouble

Comment la peur l’agrandit

Comment le trouble se déplace

Et déplace la pensée

Sonder le vide : le titre de Myriam Eck annonce très précisément l’objet de cette cinquantaine de pages où Les formes s’effondrent/Dans ce vide/Qui les vide. Des poèmes brefs – parfois une seule phrase : La terre ne se limite pas à ton vide –, retenant leur souffle dans les blancs, ni aphorismes ni haïkus, mais qui montrent une proximité avec ces phrases paradoxales composant le Tao tö king « Le Tao est comme un vase que l’usage ne remplit jamais. » Il faut lire ce recueil avec lenteur, se laisser détourner du cours habituel de la lecture pour flotter dans un état quasi méditatif, à la rencontre d’une poète économe de mots mais généreuse quant au voyage mental qu’elle ouvre : Tu peux retirer ton vide de ma terre//Te retirer/Sans défaillir/De la matière de mon vide, par courtes échappées, renversements de perspectives, attention aux mots simples qui traduisent un rapport immédiat au réel, corps ou espace.

Pour certains lecteurs, cette poésie paraîtra minimaliste et autocentrée, voire austère, et particulièrement éloignée de nos tragédies, mais dans un monde qui va si mal, ne faut-il pas commencer par créer en soi un lieu solide où reprendre force ? Plusieurs chemins sont possibles, Myriam Eck propose le sien : Dans le silence qui te ramène à toi/Les formes de douleur se retirent

Myriam Eck, Mains suivi de Sonder le vide, éd. p.i.sage intérieur