Note de lecture d’Antoine Bertot

A lire sur le site de Poezibao

« À s’en tenir aux titres des deux recueils qui composent ce livre (Calanques et Cette bouche qui s’ouvre juste avant l’oubli), on peut être étonné : d’un côté un titre bref, désignant un paysage ; de l’autre, un titre long, plus énigmatique puisqu’il renvoie peut-être aux derniers mots, au dernier souffle, à la limite entre la mémoire et son effacement. Se suivraient un recueil tourné vers l’extérieur et un autre plus intime. Pourtant, les premiers vers de l’un (« Je marche dans ma faim // Tendue / De tous côtés // Les moments d’y renoncer comme / Repris », p.8) répondent aux derniers de l’autre (« Que la terre porte un visage dans lequel / Reprendre / La marche », p.108). La marche ouvre et clôt ainsi le livre. Menacée par l’arrêt et reprise, elle n’est cependant pas décrite ici comme un simple parcours d’un point à un autre, mais comme une saisie et un travail obstinés du paysage à travers un corps et inversement (« Marcher / Pour que ça appuie / Dedans », p.13).
Parler de fusion entre le sujet et le paysage serait, pour cette poésie tout en retenue, sans doute trop fort et naïf. Le corps du paysage et le paysage du corps se nouent pourtant dans le regard :

« À regarder
Le vent

L’issue trouble du temps

Le sol
Dans le corps
Se penche », p.26

Dès lors, la vue se propage de l’aire du visible à une aire plus ombreuse, un « paysage dedans » (p.37), se révélant à la suite des pas, sans même que l’on ait encore à marcher, ou bien d’un autre pied : « Ce pied // En moi / Relevé // À retourner les ombres » (p.36). De fait, la structure même du recueil Calanques répond à cette continuation du paysage en son absence. La première section est écrite sur le motif, à Marseille durant l’été 2008, alors que les deux autres sections sont écrites à Paris, respectivement durant l’hiver 2012-2013 et l’été et l’hiver 2014, loin de ces calanques. S’il y a travail de remémoration, « à distance » (p.51), cette poésie revient cependant à « un chemin » plus essentiel, plus profond encore : « Le tête refait le chemin / Dans le corps // Un chemin d’avant les pieds » (p.71). Dans une tension fragile, se tiennent à la fois la continuation du paysage et paradoxalement ce qui le précédait et en quelque sorte le traçait déjà, si ce n’est l’attendait pour mieux être arpenté.
Les poèmes de Myriam Eck deviennent ainsi l’espace singulier où se replacent (p.37), prennent forme (p.20 et 34), se séparent (p.40), se referment et s’ouvrent corps et paysage. Faits de légers mouvements, de saisissements autant que de chutes, ils se situeraient dans ce lieu invisible où la vue se renverse et se continue avec ce qui, en elle, insiste comme malgré elle et à sa limite, à la limite de l’oubli : « Ce que les yeux ne voient pas reste / Dans les yeux // Jusqu’à l’endroit de la chute » (p.82). Ces vers brefs cernent alors sensiblement la persistance et la perte de la vue – sa paradoxale ouverture au « proche lointain perdu » (p.8).

Antoine Bertot

Myriam Eck, Calanques, Éditions Centrifuges, avril 2018, 109p., 11€. »