Note de lecture de Claude Vercey

L’impression d’être « saisie » par la lecture aigüe de Claude Vercey, que je remercie infiniment, note de lecture sur mon livre Calanques, parue sur le site de la revue Décharge :

I.D n° 757 : Prendre le temps de tomber
publié le 17 juin 2018 , par Claude Vercey dans Accueil> Les I.D

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« Un livre : Mains (suivi de Sonder le vide), aux éditions P.i.sage intérieur, a suffi à Myriam Eck pour s’imposer, imposer une poésie à l’écriture d’une rare économie – bribes de phrases, voire mots isolés -, à l’instar d’un peintre qui se contenterait de quelques touches de couleur sur la toile : une retenue qui n’est peut-être que manière de contenir une sensualité qui ne demanderait qu’à s’épancher. De Mains, je garde une forte impression en mémoire, d’autant que – anecdote, signifiante cependant – l’I.D n° 586, Les Mains molles ne sont plus des mains, par lequel je rendais compte de cet ouvrage ici-même en septembre 2015, reste jusqu’à aujourd’hui l’article le plus consulté de notre site. Calanques (que complète pour quelques pages Cette bouche qui s’ouvre juste avant l’oubli) aux éditions Centrifuges, accompagné des dessins de Paul de Pignol, vient nous conforter, presque trois ans plus tard, quant à la perpétuation de la démarche de Myriam Eck vers une expression des plus épurées.

Selon les indications de l’auteure, l’écriture du livre s’est étendue de 2008 pour les 8 premières Calanques , écrites à Marseille, sur le motif en quelque sorte, à 2014 pour les suivantes (c’est-à-dire la majorité d’un total de 23), dont certaines d’entre elles constituées de plusieurs fragments et écrites à Paris, à partir du souvenir de l’expérience primitive, en déduira-t-on. Qu’ils soient dictés par l’immédiate émotion ou fruit d’un effort de remémoration, ces poèmes au titre de marines ou de paysages provençaux, ne cèdent à aucun moment au pittoresque.

Calanques V

J’ai des yeux sans repos
Le pied pâle

Si peu de main
Accrochée
Sous le soleil

A l’endroit où l’on s’arrête

La chute inscrite dans les pas

La chair tombe
Sans choisir
De crier

Juste pas vue

Les pieds n’ont pas besoin de tant de place

Si ténus qu’ils soient, et allusifs, dans les premiers poèmes quelques indices demeurent encore de l’émotion première, apparemment liée au vertige et à la chute : On ne choisit pas l’endroit où l’on s’arrête / A la limite du saut // Le regard sans pied (Calanques III). A partir d’une expérience intime, physique, les textes suivants, dans leur dépouillement expressif, nous entraînent vers un théâtre de mots, comme on parle d’un théâtre d’objets, où la poète joue d’un lexique personnel, qu’elle remue comme couleurs d’un kaléidoscope : tête, mains, pieds, yeux. On fera l’hypothèse que le couronnement de la démarche de Myriam Eck serait de pouvoir tout dire en un mot, rêve que frôlent les derniers poèmes. Calanque XXII, ci-dessous, est citée dans son intégralité :

Comment s’arrête cette chute

Quand elle ouvre
Le sol ?

Plus difficile sans doute à saisir dans la mise en page de cette chronique, qui ne reproduit pas tout le blanc qui environne les quelques mots qui font poème, l’expérience du vertige et son trouble plaisir que l’écriture des Calanques, essaie sans cesse de raviver, d’en renouveler la sensation. Et tout à fait impossible, par ailleurs, de faire sentir ici la progression, le jeu de miroir, corrections et réflexions, qui de page en page soutiennent l’intérêt de la lecture de l’ouvrage. Reste sensible cependant l’art de Myriam Eck, de se tenir en équilibre sur la pointe de l’épingle.

Prendre le temps de tomber

Un temps pour bouger
La terre
Dedans

*

Tout autour
Ce qui s’élève
C’est une autre terre

Le sol ne s’est jamais qu’ouvert

(extraits de Calanques XXIII) »