Note de lecture de Claude Vercey

Merci à Claude Vercey pour sa lecture dans l’I.D. n 586 sur le site de la revue Décharge :

« Je ne sais pas », parole fondatrice de la démarche philosophique. Scientifique aussi bien. Et du poète ? Mains, suivi de Sonder le vide, premier livre de Myriam Eck, que propose p.i sage intérieur, dans sa collection 3,14g de poésie, me paraît emprunter cette même démarche herméneutique, d’interrogations et d’investigations sur le monde, ou plus exactement sur un élément constitutif de ce monde, – et plus insignifiant il sera, plus la démarche sera convaincante (la modestie est ici vertu première) – à partir d’un état d’innocence retrouvé qui offre au poète (au lecteur) la possibilité de faire à nouveau, dans la découverte de son environnement, ses premiers pas.

Cette approche balbutiante, précautionneuse, d’une sensibilité en éveil, entraîne la forme du poème, qui se présente comme une suite de notes personnelles, deux à trois lignes sur la page la plupart du temps, afin d’explorer sans a priori et sans littérature, jusqu’à l’épuiser, l’objet de curiosité : les Mains en première partie ( elle-même subdivisée en Face, puis Pile), le Vide, qu’il s’agit de sonder dans la seconde. Dès lors, tout devient sujet d’étonnement :
Tu ouvres tes mains
Et dans le même mouvement tu m’as ouverte
Le geste inattendu du toucher

Comme dans ce premier poème, on reste, tout au long de l’ouvrage, au ras de la sensation, dans une accumulation de découvertes bouleversantes, et qui n’est autre, dans Mains, que le récit d’une approche amoureuse, qui refuse tout autre témoignage que celui du toucher.
Tes mains dans mon corps
Tant qu’elles vibrent

Explorer le vide sur ce même mode à la fois sensible et objectif conduit nécessairement, me semble-t-il, vers un imaginaire. Qui peu à peu, mot à mot ( dans le vocabulaire raréfié dont use sciemment la poète, avec le plaisir de la réitération, le mot est précieux) se construit, jusqu’à une ironie, une fine autodérision, qui est peut-être l’autre forme de l’angoisse
Plus tu t’approches du vide plus il te vide
Tu disparais dans des formes qui te vident
Des formes qui se vident à ta place
Tu disparais dans une forme sans toi
Une forme qui ne peut qu’être celle du vide

Sans doute ne confondra-t-on pas une page de Boris Wolowiec (voir l’I.D n° 584) avec une de Myriam Eck. Pourtant, à y bien regarder, il existe entre ces deux écritures plus d’un points communs qui ne sont autres au fond que la marque de leur modernité : modestie de l’objet auquel on s’attache (mais Ponge déjà, et certains Guillevic …), tendance du discours à s’autonomiser par rapport à l’objet de référence ; économie des effets comme des mots ; simplicité de la phrase ; sûreté sentencieuse des allégations, la poésie doit être exacte et forte. Ou, pour parler comme Myriam Eck : Les mains molles ne sont plus des mains.