Notes de lecture de Jean-Paul Gavard Perret

Merci à Jean-Paul Gavard-Perret pour ses articles sur le livre :
Nébuleuse de songes

« Nébuleuse de songes
Que faire avec le corps, que faire avec sa tête ? Tout est une ques¬tion de rap¬ports : non seule¬ment entre eux mais avec les autres. Ce sont eux de fait qui créent le plein ou le vide en nous. Ce qui s’y lève ou s’y creuse. La main de l’autre est au bout de sa main, dans son corps, dans notre tête. Si bien que le rap¬port au monde joue de varia¬tions, d’altérations, d’incomplétudes qui nous échappent. Comme le disait le poète il y a bien long¬temps : « un seul être nous manque et tout est dépeu¬plé ».
Mais Myriam Eyck le dit sans emphase, sans par¬ler d’amour. Elle scande l’essence où les êtres se sub¬sument en une suite de varia¬tions, d’altérations dans le motif qu’est la peau, la tête, le corps, la main, ses caresses et ses aveux. Ils font le plein et le délié. Ils sont dif¬fi¬ciles par¬fois à suivre parce qu’à la lumière sombre d’un reste de luci¬dité se mêle le mur¬mure de la pos¬ses¬sion ou de l’abandon. Pour le for¬mu¬ler, l’écriture de Myriam Eck pré¬fère une forme d’abstraction qui laisse toute chose ou état en sus¬pens et où la pré¬sence devient elle-même son contraire, et la forme l’informe.
Rien ne peut se ran¬ger de manière contrac¬tuelle par l’écriture de Myriam Eck. Elle oublie ses repères, se perd dans des replis, des cir¬con¬vo¬lu¬tions si bien qu’elle échappe à elle-même. Ras¬sem-bler revient à défaire. Mais c’est ce qui rend ces deux textes si pre¬nants. Au bord de la défaillance rien n’est figé. L’écriture s’y fait plus secrète qu’établie. Elle ne clô¬ture rien, elle ser¬pente dans des laby¬rinthes d’incertitudes. Il n’existe donc plus seule¬ment deux seules faces et le choix entre elles. Reste la dérive. Elle n’est pas fuite : juste une conti¬nuité peu agis¬sante. De fait, il s’agit même d’une errance à peine programmée. »

Bords et débords

« Myriam Eck n’écrit pas pour rétablir la fuite dans les idées. La poétesse ne fait pas dans la pavane. Il n’y a pas de bouquet de fleurs dans la maison de l’être. L’écriture ne s’y fait jamais gare principale ou de triage, établissement hermétiquement ancré dans les certitudes. Les mains ne sont pas là pour mesurer la distance mais ne rapprochent pas forcément tout autant. Idem pour la tête. Ce qu’on peut dire est que la solitude ne prend jamais fin même si « la peau (qui) se déplace / l’autre peau sous la peau » qui elle-même se déplace.

Il convient d’accepter le défi que propose la poétesse : être à tout prix alors que s’approche néant. Il faut que notre goutte infime toise l’océan. Au besoin ce que l’amour invente rabâchons-le mais selon des mots particuliers, leurs minuscules fragments d’explosions : en esprit comme en chair l’élan les transporte. Certes souvent nous reprendrons au besoin les vieux refrains pour les ressasser et leur donner notre accomplissement à mesure qu’on avance. Mais c’est là donner plus de tempsà l’entêtement de nos enlacements plus ou moins stériles. Myriam Eck fait bien plus et mieux. D’où l’intérêt de ses deux textes. Ils s’élèvent contre « l’imminente perte du geste ». La poétesse tente de la retarder même là où le présent est « sans terre ». »

Sur le site Traversées

Myriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.
Myriam Eck joue de la froideur et de la chaleur d’Eros. L’instantané de chaque fragment est une lueur. On reste dans sa clarté avec juste ce qu’il faut de sens pour ne pas se perdre. L’écriture ne ruisselle pas, elle coule d’une pierre à l’autre selon une sidération particulière de relances en relances contre la solitude où tout est parti et où tout revient. Une telle marche forcée « oblige ». Les deux textes ouvrent « de » la bouche, « de » la main en écrit l’auteure « en gestes inattendus du toucher ». L’écriture se tend, se respire plus fort, par la peau, par les mains, par la tête qui se vide au besoin. « Des mots tus sous les lèvres », l’écriture s’accroche comme à l’intérieur d’elle-même. Dès lors « les mains oublient qu’elles sont mains ». Elles creusent une étreinte, « un paysage sans regard ». Les mains sont dans le corps « tant qu’elles vibrent » par ce que l’écriture rameute d’une errance où le jeu de la solitude tient lieu de corde de rappel. « Ton corps tient dans ma main » écrit la poétesse qui prend vite soin de préciser « Combien de mains pour n’en faire qu’une ? ».
Myriam Eck n’écrit pas pour rétablir la fuite dans les idées. La poétesse ne fait pas dans la pavane. Il n’y a pas de bouquet de fleurs dans la maison de l’être. L’écriture ne s’y fait jamais gare principale ou de triage, établissement. Les mains ne sont pas faites pour mesurer la distance mais ne rapproche pas forcément tout autant. Idem pour la tête. Mais juste ce qu’on peut dire est que la solitude ne prend jamais fin. Il convient d’accepter le défi que propose la poétesse : être à tout prix alors que s’approche Néant. Que notre goutte infime toise l’océan. Au besoin ce que l’amour invente rabâchons-le mais selon des mots particuliers, leurs minuscules fragments d’explosions : en esprit comme en chair l’élan les transporte. Nous reprendrons au besoin les vieux refrains non pour les ressasser mais leur donner notre accomplissement espérant qu’il recule à mesure qu’on avance pour nous donner plus de temps propice à l’entêtement de nos enlacements. Mais Myriam Eck ne travaille pas ainsi. D’où l’intérêt de ses deux textes.