Christine Delbecq, Tendre une peau dans l’univers à ceux qui, ensemble, tombent (2016)

Christine Delbecq « fait des choses »…

 

Sept ans dans la colonne vertébrale, puis douze ans dans les pieds, Christine Delbecq s’est construit un corps, pas à pas, de la colonne aux pieds, « pour toucher le sol », pour arrimer sa verticale, puis retourner le mouvement, remonter s’horizontaliser, tel un tronc enraciné d’où peuvent enfin jaillir des branches, « tenir debout » pour tendre vers l’autre, de seule à nous, de un à tous, de presque riens au presque tout, grandir ou se démultiplier, dans un vide plein, dans un plein d’autres, à la rencontre des peaux, de ce mou dans la limite, entre soi et l’autre, à la jointure poreuse, pour rendre possible cet autre et soi, cette coexistence, sans débordement, pour faire jouer la limite, la déplacer, et faire jaillir l’énergie, celle qui crée, construit, ou détruit, selon le corps, selon le mou de son solide, dans sa danse propre.

 

C’est cette expérience de la rencontre que Christine Delbecq donne à vivre, elle produit la rencontre au travers de « choses », « quelque chose qui est posé dans le monde et proposé au regard, pas forcément reconnaissable ou identifiable très précisément ou seulement par le fait que quelque chose est posé quelque part», de choses qui touchent, questionnent, car c’est dans la tête de celui qui regarde que ces formes deviennent actives, « mettre la tête en marche », faire de la tête une marche, il s’agit d’un dispositif de déplacement, d’ouverture, de passages, de mise en mouvement de l’autre à la rencontre de ce qu’il porte en lui.

 

Ce que Christine Delbecq a produit dans sa rencontre avec mes poèmes s’appuie sur l’acte de « lancer des cartons sur une bâche puis regarder ce que ça évoque », un acte à la fois répétitif et non-reproductible, réversible et aux effets cumulatifs, arbitraire et signifiant, si bien qu’habiter ces variations successives et potentiellement infinies permet de se déplacer en toute sécurité dans une intériorité où des cubes évidés et cabossés sont lancés ensemble sur une immense bâche lumineuse et douce, d’où la formule qui m’est venue « Tendre une peau dans l’univers à ceux qui, ensemble, tombent ».

Cette expérience du déplacement, par les objets mais aussi autour des objets, elle en garde la trace en prenant une multitude de photographies, comme autant d’instantanés de cette œuvre vivante où chaque rencontre est provisoire, puisque tout nouveau tableau doit défaire le précédent pour exister sur cette scène symbolique, dans ce processus où la perte précède nécessairement la création, traces elles-mêmes rassemblées en un nouvel objet sous la forme de grands panneaux muraux qui représentent pour elle « le relevé précis et jamais vraiment clos des ondes concentriques » qu’elle « traque autour de chaque travail », peut-être dans un mouvement de construction d’une mémoire à soi.

 

Ainsi Christine Delbecq a mis ses élèves au contact de « choses », de « phrases plastiques », extraites de mon poème Sonder le vide, elle les a fait jouer à la limite, au sens de Winnicott, entre « fond et forme, surfaces et limites, vide et plein», elle a posé le questionnement, « on sait ce qui fait qu’on commence mais on n’a aucune idée de là où ça va arriver », dans un processus de mise en marche, de déstabilisation puis déplacement, « fendre le vide » et voir ce que ça produit pour chacun, et les œuvres que ses élèves ont créées sont devenues à leur tour des « choses » pour d’autres, pour ceux qui sont venus à leur rencontre, et ont ainsi pu se déplacer un peu plus vers eux-mêmes.

 

 

 

En Italique les propos de Christine Delbecq.

Texte publié dans le livre Dans le vide en lecture libre ici